En 1934 Ladislas Starewitch a réalisé une petite séquence de quatre minutes d’animation pour le film de Jacques de Baroncelli Crainquebille. Cette séquence d’animation est conservée dans les archives de L. Starewitch tandis que l’ensemble du film de Baroncelli est actuellement considéré comme perdu. Dans le cadre d’une rétrospective des films de J. de Baroncelli présentée au musée d’Orsay à Paris, du 11 mars au 3 avril 2005, un colloque consacré à ce réalisateur s’est tenu les 1 et 2 avril, co-organisé avec l’Association française de recherche sur l’histoire du cinéma (AFRHC) et dirigé par Bernard Bastide et François de la Bretèque. Les actes de ce colloque viennent d’être publiés par l’AFRHC au printemps 2007 (renseignements : http://www.afrhc.fr) avec une communication de Béatrice Martin-Starewitch intitulée « Ladislas Starewitch et Jacques de Baroncelli, à propos de quatre minutes de Crainquebille d’Anatole France »  accompagnée de la projection des images réalisées par L. Starewitch et de la présentation de quelques marionnettes.

   Voici le texte de la communication de Béatrice qui, à la fin, évoque un film de J. de Baroncelli Chansons de Paris (1934) qui contient deux minutes d’animation, non attribuées, qui correspondent à l’univers, au style et à la dextérité de L. Starewitch :

LADISLAS STAREWITCH- JACQUES de BARONCELLI

A PROPOS DE

QUATRE MINUTES DE « CRAINQUEBILLE  »

d’Anatole FRANCE

1934

                 

   A ce jour Crainquebille de Jacques de Baroncelli est un film disparu. Ce que j’en connais ce sont les quatre minutes d’animation réalisées par Ladislas et Irène Starewitch en 1934, préservées dans les archives Starewitch sous le titre « le Rêve de Crainquebille ». Comme je n’ai pas vu le film Crainquebille dans son ensemble, tout ce qui suit est le fruit d’une analyse totalement personnelle issue de ma connaissance de mon Grand-père en tant qu’enfant, de ma vie quotidienne à ses côtés pendant près de dix ans, de mon observation silencieuse de cet homme aux cheveux blancs qui « jouait » à la poupée dans notre studio tandis que je faisais mes devoirs, de ma familiarité avec son univers de marionnettes ouvrières et de création de films, issue également de la lecture de la nouvelle Crainquebille d’Anatole France[1], des apports des différents intervenants à ce colloque et surtout de l’inventaire et de la consultation des archives films et non films Starewitch.

   En 1934 pour Crainquebille, un long métrage, Jacques de Baroncelli a demandé à Ladislas Starewitch de réaliser une scène d’animation, il s’agit du « Rêve de Crainquebille », d’une durée de quatre minutes, tournée à Fontenay-sous-Bois, aux Studios Starewitch et mettant en scène les célèbres « ciné-marionnettes » du réalisateur.

   En inventoriant notre fonds Starewitch qui est très riche,[2] nous avons trouvé cette séquence d’animation d’une part et certains acteurs marionnettes d’autre part. Cet ensemble ainsi que la presse de l’époque témoignent de l’existence de ce film Par contre nous n’avons trouvé aucun contrat ni document papier attestant une relation de travail entre Ladislas Starewitch et Jacques de Baroncelli, ce qui nous conforte dans l’idée que les deux hommes entretenaient des relations d’amitié plus que des relations commerciales et que engagement et parole donnée avaient valeur de contrat. En ce qui concerne Starewitch, jusqu’aux années 1930 il n’y a pas de contrats écrits, mais avec l’apparition du son les enjeux deviennent différents et d’importance.  Les premiers contrats signés sont de 1934 quand Starewitch se méfie ou quand les relations avec les producteurs ne sont plus fiables. Pour nous « travail sans contrat »  jusqu’aux années 1930 signifie que tout se déroulait paisiblement pour les diverses parties.

   Depuis 1910 et sa carrière de cinéaste en Russie, Ladislas Starewitch est reconnu comme  le pionnier virtuose des marionnettes dont la technique n’a jamais été égalée : le « Ciné-magicien  » dira Charles Ford [3]. C’est l’inventeur de la Plastique Animée et de la ciné-marionnette « si perfectionnée qu’elle permet à l’animateur de lui faire exprimer le reflet de la pensée et du sentiment ».[4] (photogramme 1)[5] Félicité par le Tsar Nicolas II, primé et médaillé en Europe et en Amérique, Ladislas Starewitch est déjà en 1934 l’auteur de plus de quatre-vingt quatre films, longs et courts-métrages, d’animation et de fictions en prises de vues réelles ; en Russie il a fait tourner les plus grandes vedettes de l’époque comme Ivan Mosjoukine. Le public, la presse s’accordent pour dire que son animation est extraordinaire et tous attendent avec curiosité et impatience ses nouvelles productions. Ces années 30 marquent  l’apogée de sa carrière de réalisateur. C’est pourquoi il est tout à fait naturel et logique que Jacques de Baroncelli ait fait appel à lui pour illustrer à sa façon les soubresauts de la pensée et de l’âme de Crainquebille anti-héros d’Anatole France, ses attentes et ses déceptions vis-à-vis de la justice et de ses concitoyens. Ladislas Starewitch, peu respectueux de la hiérarchie et des conventions, partisan de la liberté d’agir et de penser n’a pas à se forcer pour dénoncer l’injustice.

   A propos du film voici ce que disait Jacques de Baroncelli lui-même dans une interview à L’Ami du Peuple  le 8 décembre 1934 :

J’aborde Crainquebille sur le plan réaliste et je ne compte pas le pousser, comme l’avait fait Feyder dans le sens dramatique mais au contraire le traiter un peu en bouffonnerie sans rien lui enlever d’ailleurs de son humanité. 

   A la projection du Rêve on constate qu’avec bouffonnerie et humanité Starewitch répond à ces deux objectifs.

   Quel a été l’accueil du film par la presse[6] ? Le film est sorti le 28 février 1934, sur les treize articles français répertoriés qui s’échelonnent du 3 mars au 8 avril 1934, quatre sont positifs, deux sont mitigés, deux franchement négatifs, les autres ne font que mentionner le film. Il est à noter que  Baroncelli a ajouté une scène avec des enfants qui est contestée voire même controversée par la presse. En revanche la partie d’animation, elle, retient l’attention : dans Hebdo Film du 3 mars 1934, André de Reusse écrit :

Si j’écris aujourd’hui qu’il a fait un excellent film, c’est que je le pense et qui plus est, que j’en suis sûr… Le « hors d’œuvre » du rêve, irrésistible abracadabrance délicieuse d’humour, joué par des marionnettes étonnantes, est une trouvaille de premier ordre, qui ne s’inspire aucunement de l’excellente manière dont, jadis, Feyder avait traité le même sujet. Cette scène, à elle seule assurerait le succès du film, qu’elle aide à ne pas verser dans le pessimisme. Nuance d’équilibre.

Dans Pour Vous du 22 mars 1934 même éloge des quatre minutes d’animation de la part de Lucien Wahl[7] : 

           …Il sied du moins de complimenter M. J. de Baroncelli pour avoir utilisé quelques

            pantins animés des Starewitch dont plusieurs représentent des personnages du film et

            dont le plus ingénieux est la Balance de la Justice  exprimant des idées par ses

            mouvements. »

   Ces éloges m’amènent à m’interroger sur le lien entre Baroncelli et Starewitch. Qui sont-ils ? Se  sont-ils rencontrés ? Comment ont-ils été amenés à collaborer ?

   Jacques de Baroncelli est présenté au fil de ce recueil d’articles par les différents historiens et par ses films eux-mêmes, aussi j’ajouterai simplement qu’il est né en 1881 et Starewitch en 1882. Ce qui les ancre dans le même temps c’est qu’ils appartiennent tous deux à un milieu aristocratique, aisé, culturellement riche, qu’ils sont tous les deux foncièrement attachés à la terre et à ses créatures, ainsi qu’à de nobles valeurs, qu’ils ont subi tous les deux de grands drames : ruine pour Baroncelli, expatriation pour Starewitch et qu’ils se sont reconstruits tous les deux grâce à leur talent et à leur vitalité. Ils sont tous les deux morts âgés, soixante-dix ans pour Baroncelli, quatre-vingt trois ans pour Starewitch en ayant connu la célébrité et la reconnaissance du public.

   Les années 30 ont été difficiles pour Baroncelli, il en a été de même pour Starewitch avec la distribution française chaotique du Roman de Renard, faillite du procédé sonore du disque choisi par le producteur Louis Nalplas pour l’un, camion sonore onéreux et déjà dépassé le jour de son achat pour l’autre. Deux anticipations erronées de l’avenir, deux mauvais choix quant au meilleur procédé sonore à venir qui ont porté préjudice à leur carrière respective.     

   En ce qui concerne une rencontre entre des deux réalisateurs tout est envisageable : Starewitch était célèbre et à l’apogée de sa carrière ; en 1925 il avait reçu la médaille Riesenfeld aux Etats-Unis pour la Voix du rossignol, il connaissait tous les noms cités lors de ce colloque, non seulement ceux des journalistes mais également les autres. Starewitch et Baroncelli auraient pu se rencontrer au Negresco, à Nice, Cannes ou Biarritz, chez des amis, ou plus simplement aux Studios Starewitch qui étaient ouverts à tous dès l’installation de la famille à Fontenay-sous-Bois en 1924. Starewitch travaillait, le monde extérieur défilait pour voir « le Maître ».[8] Ils auraient pu avoir des contacts par le biais de la religion : les deux filles de Starewitch, Irène et Jeanne -Nina Star- sont allées, dans les années 1920, à l’école Albert de Mun à Nogent-sur-Marne, dont le directeur a demandé à plusieurs reprises à Starewitch de réaliser des films édifiants pour la remise des prix de fin d’année. Le critère religieux nous amène à évoquer une grande différence entre les deux hommes : Baroncelli était très croyant…Starewitch, lui, ne l’était pas. 

   Leur collaboration a pu découler de ces rencontres ou tout simplement de la notoriété de Starewitch. En France, Ladislas Starewitch et ses ciné-marionnettes sont déjà intervenus en 1927 dans un autre long-métrage : Jugend Rausch, film allemand de Georg Asagaroff, ce dernier avait été l’assistant de Starewitch en Russie. Pour ce film il réalise une nouvelle version de 350 mètres de  la Cigale et la fourmi  d’après La Fontaine. Ce court-métrage était le « remake » du film de 200 mètres réalisé en Russie en 1910, récompensé par le Tsar Nicolas II et le premier qui, présenté à Paris au Gaumont Palace ouvrait les frontières de l’étranger à la production russe. Cette deuxième version, tout comme le Rêve réalisé pour Crainquebille fit l’unanimité de la presse et du public. (Ces deux versions sont conservées et restaurées et existent l’une au Gosfilmofond de Moscou et l’autre dans notre cinémathèque Starewitch).[9]

   Quelles ont été les modalités de l’accord entre Baroncelli et Starewitch ? De contrat il n’y en a ni chez Starewitch ni chez Baroncelli, de trace de paiement dans les comptes non plus, ce qui nous amène à penser que Starewitch a pu réaliser cette séquence pour le plaisir. C’était un homme très généreux, voire prodigue, capable de faire plaisir ou de rendre service gratuitement. Les traces visibles sont les marionnettes auxquelles il tenait comme à la prunelle de ses yeux et le fait qu’avec sa fille et collaboratrice Irène, ils gardaient trace de tout ce qui faisait un film, documents papier, matériaux et bien sûr récupéraient les copies en fin de distribution.[10]

   Enfin l’accord a certainement été verbal, entre gens de bonne compagnie comme cela se faisait alors. De toute façon je crois que les personnalités des deux hommes devaient s’accorder, un film comme le Passager de Baroncelli me le fait penser pour deux raisons : la première c’est la magnifique évocation du Paradis sous forme d’un bateau aérien nimbé de nuages immatériels qui est digne des célèbres trucages de Starewitch encensés dans la presse russe des années 1910, et la seconde c’est le châtiment final du héros que Starewitch ne pouvait pas désapprouver : Charles Vanel, le Docteur, a tué un homme, c’est un assassin, mais il a le sentiment d’avoir fait ce qu’il devait ; sur le territoire français il serait condamné à la peine de mort. Fuyant incognito à bord du navire qui l’emmène en Amérique, il se dévoile en sauvant la vie d’un enfant, rachetant ainsi le meurtre commis sur un fripon ; une vie sauvée pour une vie prise. C’est le Commandant qui incarnera la Justice , pèsera passé et présent et choisira de le débarquer sur une nouvelle terre, vers une nouvelle vie. C’est là que Baroncelli, substituant l’exil à la peine de mort est totalement en osmose avec Starewitch, pacifiste, bagarreur à l’écran mais non-violent, antimilitariste, un brin rebelle, naturellement humaniste. 

   La place de l’adaptation littéraire chez Starewitch est très importante tant en Russie qu’en France, il avait déjà adapté Krylov, Gogol, Ostrovski, Lermontov, Pouchkine, La Fontaine , Shakespeare et en 1934, Anatole France.

   Dans l’œuvre de Starewitch le Rêve de Crainquebille intervient entre Fétiche prestidigitateur (1934) et Fétiche se marie (1935) qui sont des scénarii originaux, préludes à une série très prometteuse, totalement nouvelle dans son œuvre. Juste avant, en 1932,  Starewitch avait réalisé le Lion devenu vieux d’après La Fontaine , film qui trouve un fantastique écho dans le conte d’Anatole France. En effet la déchéance de la vieillesse dans la solitude, la douleur et la dignité du Lion n’est pas sans rapport avec la déchéance de Crainquebille dans la solitude, la misère, la saleté, l’alcool et la méchanceté provoquée par ses concitoyens chez cet homme digne qui aurait dû vieillir entouré du respect laborieusement gagné par une vie dure de travaux pénibles accomplis dans la dignité et la gentillesse.

   Ce qui est remarquable dans le traitement du conte d’Anatole France par Starewitch c’est que le réalisateur s’est immédiatement adapté à un univers clos de tribunal et de protagonistes humains abasourdis, passifs ou déchirés par de violents sentiments. Il a su valoriser ses connaissances d’entomologiste habile à reproduire à l’identique insectes, nature, forêt, faune et flore et les transposer dans un univers de huis clos. Grâce à ses ciné-marionnettes et à sa technique uniques il a su traduire la volonté d’Anatole France de dénoncer des travers humains bien solidement ancrés dans notre société, il a également répondu à l’attente de Baroncelli.

   De l’œuvre d’Anatole France Starewitch a choisi de traiter le décor du tribunal, l’arrivée de l’agent Matra « comme un rayon de Dieu descendu à la barre », l’idée que si Crainquebille après avoir crié « Mort aux vaches !... s’était fait déclarer empereur, dictateur, président de la République … il aurait été tenu quitte de toute peine... » ainsi que le mépris de la justice pour le témoignage honnête et juste d’un homme de bien, le docteur David Matthieu. Par des anamorphoses Starewitch a également  suggéré le futur aléatoire de Crainquebille, c’est-à-dire le retour à sa vie antérieure ainsi que les erreurs judiciaires annoncées du Juge Bourriche. Starewitch a traité la scène du tribunal avec humanité et bouffonnerie comme le souhaitait Baroncelli et de façon très grinçante pour les différents acteurs du système judiciaire, en cela il exprime totalement la réflexion philosophique d’Anatole France.

   Il n’y a pas dans le conte une partie de « rêve » c’est-à-dire une partie où Crainquebille, dormant, 

rêverait. Il est écrit « Crainquebille, sorti de prison n’avait ni orgueil ni honte de son aventure. Il n’en gardait pas un souvenir pénible. Cela tenait, dans son esprit, du théâtre, du voyage et du rêve. » Cette séquence de quatre minutes d’animation est la représentation imagée de l’analyse de la situation, des protagonistes et de ce qu’ils sont supposés penser et représenter, c’est en fait la « voix off » de l’observateur-narrateur Anatole France.

   Le décor et le traitement satirique de la situation sont annoncés dès l’introduction : « De la majesté des lois. »  puis dans le développement :          

[…]N’ayant point l’esprit philosophique il [Crainquebille] ne se demanda pas ce que voulaient dire ce buste et ce crucifix et il ne rechercha pas si Jésus et Marianne, au Palais s’accordaient ensemble.[11]  

   Les termes « majesté », « peuple souverain », « auguste », sont illustrés mais dans le décor il manque le crucifix aux côtés de Marianne : il est remplacé par des ailes d’ange au dos du Président Bourriche qui lui donnent une essence divine aux yeux de Crainquebille, l’homme simple, éperdu d’admiration voire de dévotion devant les arcanes du tribunal. (photogramme 2 ). 

   La Balance primesautière et irrespectueuse se rit des témoignages représentés par deux simples feuilles de papier : il y a deux témoignages, celui de David Matthieu témoin à décharge, et celui de l’agent 64 sur lequel repose toute l’affaire. Le témoignage du docteur Matthieu n’est pas pris en compte et pourtant il représente la vérité ; pour Starewitch cette valeur morale ne peut être ni vaincue ni aliénée même si elle est bafouée et subit des outrages, c’est pourquoi ce témoignage garde toute sa liberté et, document léger, s’envole par la fenêtre du tribunal, dans un rayon de lumière quasi divine non sans avoir décoché une pichenette de mépris joyeux à l’agent 64. C’est donc le témoignage de l’agent Matra, honnête mais erroné qui triomphe. La Balance de la Justice n’est pas sérieuse, elle est légère et danse comme une fille facile, elle s’affale sous les témoignages et manque totalement de dignité. Discréditée, elle fait plus penser à une balance d’orfèvre qu’à la Balance de la Justice. Son acolyte le Juge Bourriche aux yeux fixes et avides est auréolé des paillettes d’or de la vénalité.

   Depuis 1911 le mode d’expression privilégié de Starewitch est la ciné-marionnette : dans le Noël des insectes  (1911), un Père Noël humain échappé d’un sapin décoré de guirlandes, de sa baguette magique réveille la nature et convie lucanes cerfs-volants, scarabée, cigale et grenouille à fêter Noël par des gambades, des cabrioles et du patinage sur glace acrobatique.    

   Il y a trois sortes de ciné-marionnettes : la ciné-marionnette souple, la rigide et la modelée. Celles du Rêve sont souples, elles ont un squelette de liège recouvert de peau de chamois, peau qui collée humide adhère totalement en séchant, permettant ainsi toutes les modélisations nécessaires.

   Le traitement de l’acteur vivant se fait également sous cette forme : c’est ainsi qu’en 1914 Charlie Chaplin est une marionnette coléoptère évoluant sous les projecteurs d’un énorme réalisateur-insecte, qu’en 1923, à nouveau, Charlie Chaplin, Mary Pickford, Ben Turpin et son bedonnant compagnon à la chemise à carreaux de cow-boy, Eric Campbell, s’agitent en tous sens dans le théâtre d’ Amour Noir et Blanc. En 1925, dans les Yeux du dragon, Sessue Hayakawa est un prince altier et méprisant d’une misogynie rarement égalée à l’écran. Grâce à Crainquebille c’est Félicien Tramel qui devient une marionnette pathétique sous les doigts de Starewitch, Gaston Modot est l’agent 64, agent Matra, buté, mais revêtu du pouvoir divin. Carjol aux ailes d’ange est le Président Bourriche qui vole au-dessus de Paris pour venir rendre la Justice au Tribunal, (photogramme 2) et René Hiéronimus est le blond Maître Lemerle, avocat de Crainquebille qui n’est pas le moins rétif à danser la gavotte avec la Balance de la Justice. Le témoin défenseur de Crainquebille, le docteur David Matthieu est l’humoriste Vincent Hispa. Au total vingt-six marionnettes interviennent dans cette scène de tribunal de quatre minutes. Je ne les ai pas encore toutes reconnues. Il n’y a pas de foule visible dans la séquence d’animation du tribunal même, mais il existe toute une série de têtes sculptées dans du liège et recouvertes de peau de chamois. Ce sont peut-être celles de la foule de Montmartre et de la rue Richet : cette tête, c’est sûrement Madame Bayard, Jeanne Fusier Gir, celle-là c’est très certainement Madame Laure, Rachel Devirys. Voir les cent une minutes du film de Jacques de Baroncelli permettrait de répondre à ces questions.

   Pourquoi Crainquebille est-il condamné ? Ce sont les ciné-marionnettes et les trucages cinématographiques (photogramme 3) qui répondent et interprètent les propos d’Anatole France :

           […] La société repose sur la force et la force doit être respectée comme le fondement 

           auguste de la société […] La justice est l’administration de la force […] Le Président

           Bourriche sait que l’agent 64 est une parcelle du Prince. Le Prince réside dans chacun

           de ses officiers. Ruiner l’autorité de l’agent 64 c’est affaiblir l’Etat.[12]

On peut dire que Crainquebille est condamné parce qu’il est faible et sans défense. Crainquebille dans son box d’accusé triture sa casquette à carreaux et regarde modeste et éperdu le ballet de la Justice , (photogramme 4) il ne maîtrise pas la situation mais soudain sa pensée a un sursaut de révolte : tapant violemment sur le banc il devient Napoléon puis Dictateur puis président de la République puis… redevient Crainquebille le faible. C’est par la succession rapide des marionnettes, des plans et des trucages que Starewitch traduit l’humilité, la déférence, la révolte de Crainquebille, puis son hébétude, le pouvoir, la puissance, la dictature implacable de Napoléon, la veulerie du gardien de la paix devant l’Empereur, puis sa méchanceté devant Crainquebille redevenu le « rien du tout » de Crainquebille. Tous ces sentiments sont exprimés en moins de quarante cinq secondes, y compris le mépris de la Justice pour la Vérité , le pied de nez aux imbéciles et la ronde goguenarde des documents-témoignages autour du buste de Marianne, densité d’un dessin de presse par rapport à un article écrit. 

   C’est l’opinion publique qui va accélérer la chute de Crainquebille, elle ne va plus le reconnaître en tant qu’être humain, et ce rejet va accélérer sa déchéance, il va commencer à boire, négliger son travail et même devenir méchant jusqu’à s’attaquer à un enfant. Cette ultime déchéance, cette perte totale de dignité et de respect de soi, Starewitch ne la traite pas.

   La dernière séquence est une anamorphose du Président Bourriche accroché à sa complice la Balance et de Crainquebille, tous deux projetés dans le futur. Successivement les deux visages sont filmés de profil, dans le cadre gauche de l’écran, le regard dirigé vers la droite. Crainquebille, encore solide, pousse sa charrette chargée de poireaux au cri de « Bottes d’asperges » (parce que les poireaux sont les asperges du pauvre.)[13] » et marche farouchement vers l’avenir. Le juge, épanoui, précédé de la Balance , se congratule par un jeu de miroirs et jette au spectateur un regard complice, si appuyé qu’il en est insupportable : nous ne nous sentons pas solidaires de cette mascarade judiciaire. Lui aussi va de l’avant… Chaque visage est traité en anamorphose ce qui amplifie l’anticipation du spectateur quant à l’avenir des deux hommes et à la réflexion philosophique d’Anatole France.

   Le mot de la fin c’est le « sergot » magnanime qui le dit à Crainquebille, en cela rachetant la bêtise de l’agent 64. Malheureusement il est trop tard,  Crainquebille a perdu toute dignité et est devenu une loque humaine. Pour être à l’abri et manger un peu, « Puisque je connais le truc, pourquoi je m’en servirais pas ? »[14] Il cherche à se faire arrêter, mais à son : « Mort aux vaches ! » 

[…] Le sergot répondit avec une austère douceur : «  Que ce soye pour une idée ou pour autre chose, ce n’était pas à dire, parce que quand un homme fait son devoir et qu’il endure bien des souffrances, on ne doit pas l’insulter par des paroles futiles… Je vous réitère de passer votre chemin. » [15]  

   Avec cette séquence de Crainquebille, Starewitch renoue avec cet esprit satirique qu’il exprimait si librement en Russie : pour exemple le découpage à grands coups de ciseaux de l’Europe de 1914 par les puissants dans Pasynok Marsa  (1914). Dans Le Rêve il égratigne la Justice , la montre cupide, légère, obtuse, garante de l’ordre établi au lieu de la vérité, creusant le gouffre entre pauvres et nantis, détruisant à jamais ceux pour lesquels elle devrait redoubler de compréhension et de  mansuétude. La cupidité est exprimée par une myriade de pièces d’or tombant du ciel sur le juge, la légèreté de la Justice par une balance élégante et souple qui, telle une danseuse de cabaret, fait des pirouettes et des entrechats entraînant le Barreau dans un ballet plus propice à le distraire qu’à le concentrer sur une décision d’importance vitale : le destin d’un pauvre bougre.

   Si Starewitch n’a pas traité la déchéance de Crainquebille c’est parce que ce personnage est devenu son compagnon de route et qu’il compatit pour le grand tort que la justice et ses concitoyens lui ont porté allant jusqu’à le détruire et je suis persuadée que par ce film Anatole France, Jacques de Baroncelli et Ladislas Starewitch ont été réunis en amitié autour de Crainquebille.

J’espère voir un jour le film dans sa totalité.

Léona-.Béatrice Martin-Starewitch.

Paris, juin 2005.

 

   P.S. La relation Baroncelli- Starewitch ne s’arrête très certainement pas aux années 1930 et à Crainquebille car la projection au cours de cette rétrospective de Chansons de Paris (1934) pose une nouvelle question et montre bien que l’œuvre de Starewitch est toujours présente et en mouvement : les deux minutes d’animation que le film contient sont-elles de Starewitch ? Nul animateur n’est crédité au générique. Si on se rapporte à tous les films de Starewitch illustrant l’alcool et ses ravages, tant en Russie qu’en France : l’Alcool et ses conséquences (1911), l’Epouvantail (1921), Gueule de bois (1950) on peut le supposer. Ce qu’il faut c’est le prouver. J’espère bien trouver la réponse à cette question en identifiant les films dans lesquels ont joué les accessoires conservés, plus spécialement en mettant la main sur un certain tire-bouchon…

Affaire à suivre… sur les écrans.

   Pour pénétrer l’univers de Starewitch, je vous renvoie à son oeuvre, plus de cent films dont bon nombre sont préservés et diffusés en salle, le Roman de Renard chez Les Acacias, et en DVD et cassettes chez Doriane Films, le Monde Magique de Starewitch en cassette et DVD chez Doriane, les Contes de l’Horloge magique en salle chez Gebeka, en DVD chez Montparnasse vidéo, et l’Horloge magique en livre DVD chez Actes Sud Junior. Pour une biographie basée sur les archives de L. Starewitch, je vous renvoie à notre  livre Ladislas Starewitch 1882-1965 édité chez l’Harmattan et au site http://perso.wanadoo.fr/ls/ pour les autres projections, hommages, festivals et expositions en cours. Vous pouvez également écrire à ladislas.starewitch@wanadoo.fr qui vous répondra.



[1] Anatole France ; Crainquebille et autres nouvelles profitables ; U.E ; Succès du livre ; 2001.

[2] C’est ce fonds qui a servi, entre autres documents, de base à notre livre Ladislas Starewitch 1882-1962,  Paris, édition L’Harmattan, juillet 2003. Voir la description du fonds d’archives de L. Starewitch pp. 453-457.

[3] Dans Film in Review, New York, avril 1958, p.200.

[4] Ladislas Starewitch, Plastique animée, février 1946.

[5] Ciné-marionnette de Ladislas Starewitch représentant Félicien Tramel dans le rôle de Crainquebille. Photogrammes Ladislas et Irène Starewitch, 1934. 

[6] Merci B. Bastide pour ces documents. 

[7] […] un des pères du journalisme cinématographique. […] un des premiers à avoir posé des –bonnes- questions sur le  rôle du (et de la) critique. C. Beylie dans La Critique de cinéma en France, p.142, M. Ciment et J. Zimmer, dir.Ramsay, 1997.

[8] A partir de 1956, je me souviens de la frêle silhouette élégante et aristocratique d’Alexandre Kamenka et de celle plus rebondie d’Henri Langlois. C’est lui qui disait avec une satisfaction évidente, s’asseyant dans le fauteuil de travail de mon Grand’père : « Ah… Le fauteuil du Maître... » 

[9] Les films restaurés et préservés au Gosfilmofond de Moscou  et dans notre cinémathèque peuvent faire l’objet d’une

rétrospective et d’un colloque.

[10] Les films nitrates que nous avons conservés aux studios Starewitch depuis les années 1920 sont magnifiques, pour exemple la restauration en onze virages couleurs différents de la Cigale et la fourmi 1927, d’autres nitrates à la puissante odeur de vinaigre se sont malheureusement vus détruire pour prévenir la contamination. Notre programme de restauration touche à sa fin mais il reste encore des films Starewitch réalisés en France à faire redécouvrir au public.

[11] ibid. p.12.

[12] ibid. p. 27.  

[13] ibid. p.13. 

[14] ibid  p.37.

[15] ibid  p.39.

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