A propos du livre de

Sébastien Roffat : Animation et propagande. Les dessins animés pendant la Seconde Guerre mondiale. L’Harmattan, 2005, 327 pages.

 

Deux passages concernent Ladislas Starewitch :

    Premier passage :

Partie Un : L’Axe Tokyo-Rome-Berlin (pages 25-88).

   L’animation européenne à l’heure allemande

      En Allemagne (pages 48-77).

   « La question de l’animation pendant la période nazie a largement été ignorée ou même falsifiée pendant de nombreuses années. Dans beaucoup de textes et de catalogues, les dates des films comme Komposition in Blau (1935) d’Oskar Fischinger ou Das gesohle Herz (1934) de Lotte Reiniger sont donnés en 1932 ou 1933 comme pour suggérer qu’ils n’ont pas été réalisés en Allemagne nazie. De la même façon, des films sonores des frères Diehl (Ferdinand, Hermann et Paul), Ladislas Starévitch, Paul Péroff et d’autres sont seulement disponibles en copies muettes et peuvent se faire passer pour des films des années vingt, bien qu’ils fussent produits en 1937 ou en 1941 en Allemagne. » (page 55).

    Second passage :

Partie deux : La France , un cas à part ?  (pages 95-168)

   Années trente et drôle de guerre.

  «  Ladislas Starévitch (1882-1965) est le père du premier long métrage d’animation française de marionnettes : le Roman de Renard, réalisé dans son studio de Fontenay-sous-Bois est terminé en 1930 mais seulement projeté en première au César à Paris le 10 avril 1941. Il existe deux versions de ce film qui résultent des conditions de sa production. La partie image a été réalisée en dix-huit mois entre 1929 et 1930. Les premières projections d’extraits datent de novembre 1929 à une époque où Louis Nalpas est le producteur du film. Ce dernier ne pouvant effectuer la sonorisation, Ladislas Starévitch reprend ses droits et charge la UFA (version en allemand) et Roger Richebé (version en français) de produire la partie sonore. Reinicke Fuchs (le Roman de renard) sort en Allemagne en 1937 accompagné d’une musique de Julius Kopsch et en 1941 en France d’une musique de Vincent Scotto. Le film apparaît aux contemporains comme « de l’excellent cinéma et quelque chose de plus, peut-être de la poésie » (L. Delprée), mais est critiqué pour la lenteur excessive de l’action malgré l’impressionnante mise en scène de l’assaut du château. Le travail de Starévitch est colossal. Le Roman de Renard, outre l’humour cruel du scénario, possède des décors particulièrement soignés agrémentés d’une animation patiemment mise en place. Le film ne connaîtra néanmoins qu’un succès d’estime. » p. 101.

 

  Dans ce second extrait du livre de S. Roffat, nous avons scrupuleusement respecté le style et l’orthographe de l’auteur (Starévitch au lieu de Starewitch, Reinicke au lieu de Reineke).

 La lecture de ce passage nous amène à préciser certains aspects de la biographie et du travail de L. Starewitch.

   L. Starewitch a cédé ses droits sur le film Le Roman de Renard et sa sonorisation par un contrat en date du 5 juin 1939 à une société dirigée par Roger Richebé. A partir de ce moment c’est Roger Richebé qui dirige la sonorisation et l’achèvement du film. Le seul rôle de L. Starewitch est de tourner les scènes additionnelles qu’on lui commande. R. Richebé devient donc le maître d’oeuvre de l’ensemble du projet dans des conditions qui deviennent difficiles dès la déclaration de guerre (septembre 1939) et s’aggravent avec la défaite (mai-juin 1940) jusqu’à l’obtention du visa de censure le 7 octobre 1940. La première distribution du film attend ensuite le 10 avril 1941 à Paris.

   L. Starewitch n’est donc pas directement impliqué dans l’achèvement de ce film dont il récupère tous les droits après la fin de la guerre. Pendant le gouvernement de Vichy et l’occupation de la France , il a résisté aux fortes pressions des autorités allemandes sans entreprendre aucun travail nouveau. Pour plus de détails sur tous ces événements, chacun peut se reporter à la biographie que nous avons publiée : Léona Béatrice et François Martin : Ladislas Starewitch 1882-1965, le cinéma rend visible les rêves de l’imagination, L’Harmattan, 2003, voir le chapitre Le Roman de Renard (pages 171-208).

   La UFA a bien produit une version en allemand de ce film sous le titre de Reineke Fuchs. Le contrat de cession des droits a été signé en 1936 et le film distribué à partir de 1937. A ce moment, L. Starewitch vient juste de récupérer, en 1935, les droits de ce film à la suite de l’incapacité du premier producteur Louis Nalpas de mener à bien la réalisation et il cherche qui pourra produire ce qu’il considère comme sa grande œuvre. Des contacts au Royaume-Uni échouent et finalement seule la UFA avec laquelle il a déjà travaillé dans les années vingt accepte sous un certain nombre de conditions. L. Starewitch s’est lui-même déplacé à Berlin en 1937 (sans doute environ trois semaines en avril-mai 1937) pour participer à la synchronisation et au nouveau montage du film. Mais malgré l’insistance de la UFA, L. Starewitch refuse de retourner à Berlin pour la première du film en octobre 1937 ;  pour plus de détails, voir dans notre livre le chapitre Reinecke Fuchs (pages 209-219).

   Il faut ajouter que Ladislas Starewitch a subi sous le régime de Vichy, pendant l’occupation de la France par l’Allemagne nazie des pressions extrêmement fortes pour produire d’autres films : il a toujours refusé de produire quoique ce soit. Lui-même n’a réalisé aucun film nouveau de 1937 à 1947.

   Sauf à rappeler ces faits qui attestent de l’attitude de L. Starewitch pendant cette période de l’histoire de France, ce que l’auteur, S. Roffat, ne fait pas, nous ne voyons pas pourquoi L. Starewitch est mentionné dans ce livre qui de plus porte en sous-titre Les dessins animés pendant la Seconde Guerre mondiale alors que L. Starewitch n’a pas utilisé cette technique (sauf dans un film actuellement considéré comme perdu, en Russie avant la révolution).

   Mais nous sommes stupéfaits de lire que L. Starewitch aurait falsifié sa filmographie pour cacher son travail en Allemagne nazie, sans que l’auteur, S. Roffat, n’avance le moindre élément qui étaye ces propos ! Outre les conditions de réalisation de Reineke Fuchs (1937) et du Roman de Renard (1939-40) qui sont connues depuis un certain temps de tous ceux qui prennent la peine de s’y intéresser, il faut réaffirmer que Ladislas Starewitch n’a réalisé aucun film entre 1937 et 1947 et que ses dernières réalisations entre 1933 et 1937 (la série Fétiche) relèvent d'une coproduction franco-britannique.

  Compte tenu des enjeux, le mensonge et l’honneur, ces propos nous paraissent extrêmement graves et nous avons demandé à l’auteur quelques éclaircissements.

   De son côté le compte rendu (anonyme) du livre de S. Roffat présenté dans 1895 la revue de l’AFRHC (Association Française de Recherche sur l’Histoire du Cinéma) relève également cette question en écrivant : «La question de l’animation pendant l’époque nazie a été largement ignorée ou même falsifiée » dit l’auteur (p. 55) sans que l’on comprenne très bien de quelle façon il juge Fischinger, Lotte Reiniger, Peroff, Starevitch «compromis » parce que leurs films dateraient de cette époque. » 1895, revue de l’AFRHC, n° 50, page 171.

   Notre biographie de L. Starewitch parue en 2003 décrit le plus complètement possible ces périodes de la vie de L. Starewitch, mais certains éléments ont été publiés depuis longtemps, en 1958 et en 1989, dans des textes auxquels L.  Starewitch lui-même a participé. Les références de ces publications figurent dans notre biographie :

Charles Ford : « Ladislas Starewitch, the pionier with puppets on films has persevered despite war and revolution » dans Film in review, avril 1958, pp.190-192 et 216. Charles Ford était un admirateur de L. Starewitch et les deux hommes se sont souvent rencontrés.

Wladislas Jewsiewcki :Ezop xx wieku, Wladislaw Satrewicz pionier filmu lalkowego i sztuki filmowej.
Wydawnictwa Radia i Telewizji, Varsovie 1989, 231 pages et photographies.
   Ce livre a été traduit en russe. L'auteur a le souci de confronter les sources et les témoignages, de plus il a correspondu avec L. Starewitch dans les dix dernières années de la vie du cinéaste.

François Martin, février 2007.         

  

En réponse à nos questions, nous avons reçu de S. Roffat le courrier électronique suivant en date du 21 février 2007 :

   « Je vous renvoie à l'article cité en bibliographie.

   En aucun cas, ni Moritz ni moi ne sous-entendons que les réalisateurs allemands aient volontairement falsifié quoi que se soit !! Je parle des personnes chargées des dizaines d'années plus tard du référencement, qui, faute d'indication, ont catalogué plusieurs films avant 1933 : souvent, les bobines étant muettes, elles sont passées pour datant des années 20. En aucun cas, ce sont les réalisateurs de dessins animés qui sont responsables des catalogues des cinémathèques aussi bien allemandes que françaises. L'article "1895" est le premier à évoquer, tout comme vous, ce point : il s'agit tout simplement d'une mauvaise interprétation de l'auteur de l'article et la vôtre. Lors de mes différentes conférences, personne n'a jamais soulevé ce point. Je ne désire pas entrer dans une polémique qui n'existe pas. "Dans beaucoup de textes et de catalogues..." (p55).

L'article de "1895" croit y voir une compromission de ces artistes. En quoi la page 55 de mon livre laisse-t-elle penser ceci ? Rien. »  

 

   Cette réponse n’est en rien satisfaisante et même inquiétante sur au moins deux points :

   - S. Roffat se contente de renvoyer à un article qu’il a lu sans se soucier, ni même s’interroger sur la véracité du propos. Or depuis environ 20 ans nous interrogeons des cinémathèques et des centres d’archives sur tous les continents, demandes de renseignements que nous avons parfois renouvelées à plusieurs reprises compte tenu de l’inventaire en cours des stocks, et jamais nous n’avons trouvé cette situation de films des années 1930 indiqués comme relevant de la décennie précédente concernant Starewitch. Il y a donc deux démarches totalement différentes, l’une qui consiste à colporter une information invérifiée et l’autre qui consiste à n’avancer que des données vérifiables. Dans aucun des textes et catalogues que j’ai consultés le cas ne s’est produit concernant Starewitch !

   - Considérer que parce qu’à l’occasion de diverses conférences la question n’a pas été soulevée cette question ne se pose pas relève de l’aveuglement ! L’auteur de l’article de 1895 est un spécialiste de cinéma, je suis un spécialiste de Starewitch et le public des conférences (que je connais un peu aussi) n’est le plus souvent spécialiste ni du cinéma ni de Starewitch (et c’est une litote) !

   Il reste que ce passage où on lit : « […] des films sonores des frères Diehl (Ferdinand, Hermann et Paul), Ladislas Starévitch, Paul Péroff et d’autres sont seulement disponibles en copies muettes et peuvent se faire passer pour des films des années vingt, bien qu'ils fussent produits en 1937 ou en 1941 en Allemagne. » est totalement faux pour L. Starewitch qui n’a lui-même réalisé aucun film à cette époque et d’une ambiguïté considérable quant au rôle des réalisateurs nommés dans le changement de dates.

   Que cet auteur n’en perçoive pas les enjeux en terme de démarche historique ni en termes idéologiques est vraiment grave, qu’il agisse dans ce passage de son livre en colporteur et non en historien ne le disculpe de rien : ce passage concernant Starewitch est faux et irresponsable.

   Et, faut-il encore le redire, Ladislas Starewitch n’a pas réalisé de dessins animés durant ces décennies !

                                                        François Martin, juin 2007

   Voici la citation complète du texte de William Moritz :

 

   « The question of animation in the Nazi era has been largely ignored or even falsified. In many texts and film rental catalogues, the dates for films such as Oskar Fischinger’s Composition in Blue (Komposition im Blau, 1935) ou Reiniger’s The Stolen Heart (Das gestohlene Herz, 1934) are given as 1932 or 1933, as if to suggest that they had not been made in Nazi Germany. Similarly, sounds films by the Diehl brothers (Ferdinand, Hermann and Paul), Ladislas Starevitch, Paul Peroff and others are available in silent prints that can discreetly be listed as from the 1920s, even though they were actually produced in 1937 or 1941 in Germany . In fact, Starevitch’s Reynard and the Fox (Reinicke Fuchs, 1937 and Le Roman de Renard), although it was largely shot in Paris around 1930, has been completely ignored in discussions of the “first feature-length animation film’ because it finally received its finishing funds from Germany sources (since Goethe had written a classic version of the Reynard legend) and had its world premiere in Berlin april 1937, still eight months before Disney’s Snow White (December 1937). » p. 230

      L’auteur ajoute en note : Leona and François Martin, Ladislas Starewitch (Annecy Festival, 1991), 42-43. See also Hans Schumacher, “Starewitch in Berlin ”, Film Kurier, 30 (27 April 1937): n.p. (note 6 p. 239).

 

VOIR l'ensemble de ce texte : Resistance and subversion in animated films of the Nazi era : The case of Hans Fischerkoesen, William Moritz, pp. 228- 240, in A reader in animation studies, edited by Jane Pilling, John Libbey, Sydney, Australie, 1997.

 

   W. Moritz évoque bien que l’essentiel de Roman de Renard a été tourné autour de 1930 et juste achevé en 1937, passage que Roffat ne reprend pas.

   La première de Reineke Fuchs n’a pas lieu en avril 1937, mais le 3 octobre 1937.

                                                                                             

                                                                                                          FM.

   Il y a malheureusement bien d'autre erreurs dans le nouveau livre du même auteur : Sébastien Roffat : Histoire du dessin animé français entre 1936 et 1940, Une politique culturelle d'Etat, L'Harmattan,  2014, 356 pages. Les détails...

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