Radio France Internationale.

Traduction de l’émission en langue russe animée par Inga Waterlot :

KINOPANORAMA

Dimanche 21 décembre 2003 à 20 heures

France : Ondes moyennes 138 khz

Emission diffusée en Russie dans les régions de Moscou et de Saint Pétersbourg ainsi que dans les pays de la Baltique.

 

Inga Waterlot interviewe Léona-Béatrice Martin Starewitch

 

INGA WATERLOT : Léona Béatrice, qui êtes-vous ?

LÉONA-BÉATRICE : Je suis Léona-Béatrice Martin et " Starewitch " est le nom de ma mère, Jeanne Starewitch qui joue dans les trois films qui composent le film intitulé Les Contes de l’horloge magique et dont le nom d’artiste est Nina Star. J’ai toujours vécu dans le sérail de la famille Starewitch et j’ai toujours gardé et préservé l’œuvre de mon grand-père et de ma tante Irène. Par exemple, depuis toujours, les films étant sur nitrate, chaque année nous les aérions une fois, avec Irène. C’est-à-dire qu’on chassait les gaz pour ne pas que les films se décomposent et quand les films sentaient le vinaigre on faisait des coupes franches et on enlevait des scènes pour qu’elles ne contaminent pas et n’abîment les autres nitrates. Donc la préservation des nitrates était essentielle pour conserver l’œuvre cinématographique. En ce qui concerne les marionnettes, j’ai toujours vécu avec elles, et avec ma tante Irène, qui était la collaboratrice de Starewitch depuis les années vingt, et avec ma mère également on préservait les marionnettes de l’humidité et des insectes avec de la naphtaline.

J’ai un certain nombre de marionnettes que je continue à restaurer et à entretenir. Le nitrate et les marionnettes font partie de l’ensemble de l’œuvre de Starewitch qui se compose également d’archives écrites, de décors et de coupures de journaux, d’archives de presse... de telle sorte qu’en juillet dernier [2003], nous avons publié avec mon mari un livre qui s’appelle Ladislas Starewitch et qui met les choses au point. En effet, les films étant en nitrate, les films n’ayant jamais été vus récemment, tout ce que savaient les gens sur Starewitch était des " on dit ". " ! Ah ! Il existe un extraordinaire animateur, il existe des choses fantastiques mais on ne les connaît pas... " donc de fil en aiguille l’histoire déformait l’homme et l’œuvre. C’est pourquoi mon mari a attaqué les archives à la base, en étudiant tout le fonds. Nous avons fait traduire des textes de polonais, russes, allemands, anglais, et caetera... en français. Tout a été traduit et les choses essentielles sont présentées dans ce livre Ladislas Starewitch, 1882-1965, paru aux éditions L’Harmattan, à Paris. C’est un livre qui met au clair la vie de Starewitch et son œuvre.

Les trois films, les trois courts métrages qui composent Les Contes de l’horloge magique ont été réalisés entre 1924 et 1928. Je les ai restaurés à l’identique, c’est-à-dire avec les intertitres et les couleurs d’époque, les virages d’époque. Et ce que nous avons fait en 2003 avec Jean Rubak, le Forum des Images, GebekaFilms, Xavier Kawa-Topor, avec la musique fantastique de Jean-Marie Sénia et la voix extraordinaire de Rufus, c’est de permettre à un public de 2003 d’avoir accès à des films qui avaient comme inconvénients d’être des courts métrages, en France le court métrage est très difficilement diffusable, et d’autre part d’être des films muets. Ces trois films sont réunis par le lien de la petite fille : on la voit à onze ans, on la voit à quinze ans et à quinze ans et demi / seize ans. Le lien étant Nina Star, faire un film complet d’une heure cinq minutes, sonore, était une gageure. Je ne suis absolument pas déçue du résultat, je suis même vraiment très contente de ce que nous avons fait : on a enlevé les intertitres parce qu’ils n’étaient plus utiles, le texte créé par Xavier Kawa-Topor et Jean Rubak est un lien et l’animation additionnelle de Jean Rubak (qui a réalisé le générique et les transitions entre les films ) est différente de celle de Starewitch tout en étant très proche puisque pour créer ces séquences additionnelles, il s’est inspiré des photos et des marionnettes existantes de Starewitch. Tout ce film présente donc une unité autour de l’univers de Starewitch.

INGA WATERLOT : L. Starewitch a apporté beaucoup à l’animation.

LEONA-BEATRICE : Vous avez raison, oui. Bien sûr. L’apport de Starewitch est énorme, parce que depuis son premier quinze mètres, depuis Lucanus Cervus, il en a fait d’autres ; si vous prenez La Cigale et la fourmi (1911) qui a été décoré par le Tsar, il a été tiré à plus de 140 copies et diffusé dans le monde entier. Que ce film soit diffusé dans le monde entier, piraté à gauche et à droite au cours des années et des décennies, est aussi une façon de préserver œuvre. Les gens connaissaient, avaient parfois accès à des bouts de films, comme Le Roman de Renard. Je sais qu’il se vend sur cassette des bouts de ce film auxquels on a donné un titre, Comment l’ours s’est fait avoir par exemple... on le découpe en branches et on le vend comme ça en Amérique, vous voyez ! Le fait que ces films aient été piratés a permis à la mémoire de survivre. Quand nous avons fait notre travail de recherche, nous avons écrit dans les cinémathèques du monde entier et il y a du Starewitch à peu près partout !

INGA WATERLOT : Y a t-il des films inconnus ? Avez-vous exploré toutes les archives ?

LEONA-BEATRICE : Bien sûr... Les archives de Starewitch sont très, très précises. Starewitch avait fait une filmographie très précise à la fois des films tournés en Russie... mais si vous lisez le livre, vous verrez... Il y a une filmographie très précise qu’il a faite, tant en Russie qu’en France. En fin de distribution, les distributeurs rendaient les copies... nous avons les copies. Le problème était qu’elles étaient sur nitrate, mais, nous, nous avions tout le matériel. Mais il n’y a pas de films de Starewitch inconnus à l’étranger sauf peut-être de la période russe, de ceux qui ont disparu. Par exemple celui qui était un film fétiche de mon grand-père qui s’appelait Stella Maris, qui paraît-il était une merveille où il y avait des acteurs vivants, des trucages et de l’animation. Mais on ne trouve pas de Starewitch inconnu. A mon avis ce serait exceptionnel. Ce qu’on trouve, c’est, qu’il y a eu des copies un peu partout dans le monde et les gens qui s’intéressaient à l’animation avaient accès à des morceaux, c’est pourquoi l’influence de Starewitch est restée dans la mémoire des gens. D’autre part j’ai vécu un temps avec mon grand-père et je voyais bien cette influence, il y avait des animateurs étrangers qui venaient, il y avait des Slaves, des Japonais, des gens de partout qui venaient voir travailler Starewitch dans son petit studio de Fontenay-sous-Bois. Cela était très régulier et j’ai vu des gens venir quasiment jusqu’à sa mort, à la maison le voir travailler. Donc il a influencé énormément de gens et on le voit dans certains films. Personne ne le nie : c’est un maître de l’animation. Quand il avait besoin d’un instrument il l’inventait ; quand il avait besoin d’un effet spécial, il le faisait ; quand il avait besoin d’une marionnette il la faisait ! Il créait tout, tout de toutes pièces ! Si vous prenez Le Roman de Renard qui est un film de 2100 mètres, qui dure 65 minutes, il y a une centaine de marionnettes de toutes tailles d’environ 3 centimètres à environ 80 centimètres. La confection de ces marionnettes et le tournage des images ont duré 18 mois : pour cela il y avait Starewitch, Irène Starewitch, sa fille, et ma grand-mère, Anna. Anna faisait les costumes, s’occupait aussi de la maison, et ne travaillait donc certainement pas à cent pour cent pour le film. Il y avait aussi Nina qui a dû aider. C’était cette une seule équipe : 18 mois de travail, 2100 mètres pour environ quatre personnes. C’était le travail colossal de gens qui connaissaient parfaitement leur art. Irène est devenue aveugle dans les années 1940 et on la voit encore après, dans un film, coudre un cheval. C’est-à-dire que sous les doigts, elle a tout son art et elle sait qu’elle n’a pas besoin de ses yeux pour travailler.

INGA WATERLOT : L. Starewitch était-il russe, polonais ou lituanien ?

LÉONA-BÉATRICE : Vous savez, moi je dis que Starewitch est un homme du monde. C’est-à-dire à la fois très élégant, il avait très belle allure, et un homme du monde parce que, ce qu’il a créé touche quel que soit le continent quand les gens voient ces films. Il n’y a pas de frontière, c’est un homme international, c’est un homme du monde. Mais c’est vrai que dans son œuvre il a mis en scène Gogol, Pouchkine, des auteurs russes, mais aussi Fleur de fougère (adapté d’une nouvelle de l’écrivain polonais Kraszewski). Quand on est allé à Moscou et qu’on a montré Fleur de Fougère, il y avait un homme qui a dit "Fleur de fougère ! C’est l’âme de la Lituanie ! " Quand vous prenez Le Rat des villes et le rat des champs, c’est La Fontaine, c’est extraordinaire, vous voyez... Et quand vous voyez un film que moi j’aime énormément, Les Yeux du dragon, c’est une poésie, d’une esthétique extraordinaire et c’est un vieux conte chinois qu’il a bricolé ! Je pense qu’il est humain, que c’est un humaniste. Vous voyez, quand vous me demandez comment je me sens par rapport à la Russie, je me suis rendu compte très tard, il y a à peu près une dizaine d’années, et moi j’ai 52 ans... je me suis rendue compte que, toutes ces années passées ensemble, il ne m’a jamais parlé français alors qu’il parlait très bien le français. A moi, il ne m’a toujours parlé que russe ! Donc quand j’ai vécu avec lui de 5/6 ans jusqu’à sa mort, j’avais 14/15 ans, pendant 10 ans, il ne m’a parlé que russe.

INGA WATERLOT : Pensez-vous que j’ai le droit d’utiliser la bande annonce et la musique du film ?

LÉONA-BÉATRICE : Je pense que vous devez contacter Gebeka et Naive.

Par contre savez-vous si Starewitch est connu en Russie ?

INGA WATERLOT : Il est connu partout, avec un moteur de recherche on trouve de nombreux sites !

Nos auditeurs peuvent se procurer des cassettes, et des DVD des films de L. Starewitch.

C’était Béatrice Martin, la petite fille de Ladislas Starewitch.

 

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