L’œuvre de Ladislas Starewitch.

Ayant découvert l’animation en filmant, à des fins scientifiques, le combat des Lucanus Cervus, Ladislas Starewitch, dès son deuxième film, réalisé selon la même technique ajoute un scénario, les insectes deviennent acteurs et interprètes d'une histoire. La Cigale et la fourmi réalisé en 1911 est récompensé par le Tsar et vendu à l’étranger. Il veut alors se confronter aux grands réalisateurs et obtient de son producteur Alexandre Khanjonkov de réaliser aussi des films avec de vrais acteurs. Dans ces années 1910 il réalise plus de films avec acteurs que de films d’animation.

Ayant quitté la Russie pour la région parisienne et après avoir travaillé comme cameraman deux ou trois ans pour des réalisateurs russes également immigrés, L. Starewitch s’installe à Fontenay-sous-Bois en 1924 dans une maison qu’il équipe d’un studio de cinéma où il va se consacrer uniquement aux films d’animation délaissant les longs métrages avec acteurs de l’époque moscovite. A propos de ces nouveaux débuts il déclare : " Dès que j’ai été plus disponible je suis revenu à mes films de poupées. J’ai réalisé le premier avec beaucoup de difficultés parce c’était un genre tout nouveau en France et personne ne voulait prendre le risque de le produire. On ne pouvait pas savoir la réaction du public."

En effet ses premiers films paraissent très curieux au public français mais rapidement le succès revient et la diffusion s’étend au monde entier. En 1925 La Voix du rossignol distribué aux Etats-Unis d’Amérique par la firme Pathé Consortium Cinéma reçoit le prix Hugo Riesenfield du meilleur court métrage de l’année. La vie devient alors vite facile et confortable dans la maison de Fontenay grâce à un travail incessant. Ladislas est le maître d’oeuvre, il écrit les scénarios, construit les marionnettes, conçoit les éclairages, réalise la mise en scène, tourne la caméra. Il adapte tous les matériels de série en les modifiant pour ses propres besoins, développe et monte les négatifs, seul le tirage des films est confié à des laboratoires extérieurs. Mais chacun dans la famille apporte sa contribution. Anna, son épouse, s’occupe principalement des costumes des marionnettes mais veille aussi à tout, Irène achève ses études et tend à devenir la collaboratrice à plein temps de son père, Nina, la cadette tourne dans plusieurs films : elle est la petite chanteuse des rues et la reine des papillons. Bogdan Zoubovitch arrivé de Lituanie reste un temps aider L. Starewitch.

Tous les types de marionnettes utilisés par L. Starewitch sont présents dans ces films, les insectes de ses débuts en 1909 (La Reine des papillons), des mammifères plus volumineux dont le visage est couvert de peau de chamois qui permet toutes les expressions du visage (Le Lion et le moucheron), et des marionnettes anthropomorphes (La Petite Parade). Des procédés techniques, comme la surimpression, permettent de mêler sur la même image des marionnettes animées et un acteur humain, Nina dans La Reine des papillons par exemple. La mise en scène atteint une densité particulière, l’écran parvient à fourmiller de créatures animées et le regard du spectateur peine à embrasser l’ensemble du spectacle. S’ajoutent parfois des effets de miroir, des anamorphoses qui multiplient les personnages et l’écran déborde. L’attaque du château (La Reine des papillons) est saisissante de précision, de vivacité et d’invention où les contre-jours renforcent les contre-plongées dans le combat des chefs.

L. Starewitch ne travaille pas sur commande, il réalise ses films chez lui, puis trouve un distributeur. Plusieurs sociétés d’édition (c’est-à-dire de distribution) ont été mises à contribution. Chez Pathé le plus ardent défenseur des films de L. Starewitch est Louis Nalpas et quand ce dernier quitte cette firme, il propose à L. Starewitch, qui accepte, de devenir son producteur. La Petite Parade est le deuxième film de L. Starewitch produit par L. Nalpas... et le dernier. Mais c’est un tel succès que, sorti en février 1929, le film est sonorisé six semaines plus tard. L. Starewitch espérait dans cette association trouver les moyens de projets plus ambitieux et surtout d’un long métrage : Le Roman de Renard. Il pensait qu’ainsi ses films cesseraient d’être des compléments de programme dans les séances de cinéma et pourraient atteindre le haut de l’affiche. Mais c’est la fin des années 1920, l’époque où le cinéma devient parlant et L. Nalpas fait faillite avant que Le Roman de Renard ne soit sonorisé. L. Starewitch a achevé le tournage des images au début de 1931, le film achevé ne sortira que dix ans plus tard. Entre-temps il réutilise les grandes marionnettes fabriquées pour ce long métrage et réalise une illustration de deux fables de La Fontaine dont Le Lion et le moucheron et se lance dans la série des Fétiche. Le soir de Noël 1934 Le Figaro pose cette question : " Mickey va-t-il avoir un concurrent ? " C’est à ce moment qu’il reçoit des propositions, qu’il décline, pour aller travailler aux Etats-Unis.

Il a bien conscience que l’arrivée du son fait évoluer le cinéma : " Le film muet venait à peine de donner naissance à un art nouveau, prenant ses distances avec la pantomime et le théâtre que le "cinéma parlant" interrompait ce processus, tirant le film du côté du théâtre et rejetant le muet dans les ténèbres extérieures." Refusant de se contenter d’un théâtre filmé sonore il définit un son qu’il qualifie de " stylisé " très bien illustré par Fétiche Mascotte. Il n’y a en fait pas de dialogues (deux ou trois phrases au début présentent une situation qui sert de point de départ), ni de cartons, le film est tourné selon les rythmes et les codes du cinéma muet, chaque personnage étant identifié par un thème musical récurrent à chacune de ses apparitions. Cela permet aussi de distribuer le même film dans tous les pays sans problème de doublage ou de sous-titrage.

La concurrence devient sévère, The Band Concert, premier Mickey Mouse en couleurs est de 1934, Blanche Neige, premier dessin animé de long métrage en couleurs de Walt Disney, de 1937 ; à cause de difficultés de production le premier film en couleurs de L. Starewitch sera un moyen métrage, Fleur de fougère, diffusé douze ans après.

Mais L. Starewitch a réalisé ses chefs-d’oeuvre et il influence ce cinéma américain qui devient dominant : dans L’Horloge magique en 1928, Nina s’agite dans la main d’un géant plusieurs années avant que King Kong n’attrape Fay Wray. Sa production est considérable : les films de l’entre-deux-guerres représentent au total cinq fois et demie Le Roman de Renard. " Comme quelqu’un s’extasiait sur ce travail si minutieux et si amoureusement fait, Ladislas Starewitch répondit, avec son chantant accent slave et son éternelle placidité : " Bah ! Que voulez-vous ! Cela m’amuse de fabriquer ces petits bonshommes et de les faire jouer ! Et puis ils ont un avantage sur leurs confrères en chair et en os : ils ne me demandent jamais d’augmenter leurs cachets... et la jeune première est toujours à l’heure au studio ... " (Ciné-Miroir, 18 janvier 1929).

De fait ces " petits bonshommes " sont fascinants : leur palette d’expression est infinie. Du réalisme le plus cru d’Arachnus qui transpire et suffoque au cabaret (Dans les Griffes de l’araignée), à l’onirisme le plus abstrait des dernières images de La Reine des papillons. Les comportements et les sentiments extrêmes s’affrontent dans La Petite Parade au milieu de pirouettes insensées : d’un cigare tournoyant surgit un diable grimaçant tandis que la danseuse enchaîne toujours les mêmes postures. Le Lion, devenu vieux, retrouve face à l’adversité la sérénité de celui qui a vécu heureux, il est pathétique et magnifique.

Ses films sont des adaptations de textes connus de La Fontaine souvent, de Goethe pour Le Roman de Renard ou bien des scénarios originaux conçus très souvent de la même façon : un préambule joué par des acteurs définit une situation, un problème en fait, puis le film bascule dans le rêve (La Reine des Papillons) ou bien le réalisateur / créateur donne la vie à un objet inanimé, une larme devient un coeur dans la poitrine de Fétiche, qui devient un héros (Fétiche Mascotte). Les marionnettes deviennent les personnages du film et trouvent une solution heureuse au problème posé. Dans Fétiche Mascotte une mère n’a pas de quoi acheter un orange à sa fille malade, Fétiche va braver les dangers de la rue et de l’enfer pour la rapporter. Ce film comme d’autres est structuré comme un conte qui emmène dans un pays imaginaire.

Oeuvre prolifique autant que variée. Si le style de L. Starewitch reste identifiable dès les premières images, tout diffère d’une réalisation à une autre : le rythme lent (Dans les Griffes de l’araignée) ou enjoué (Le Rat de ville et le rat des champs), l’esthétique des marionnettes (fines silhouettes d’insectes dans La Cigale et la fourmi, mammifères plus volumineux dans Le Roman de Renard ou les Fétiche). Avec, en même temps, toujours le goût du détail, la présence de la musique et des libations. S’établissent aussi des correspondances d’un film à l’autre : le petit chien Fétiche est esquissé dans La Petite Parade, plusieurs jeux de scènes du Roman de Renard existent dans des films précédents, des courses où la marionnette s’agite devant un décor qui file en sens inverse, et la présence fréquente de souris, de rats que les distributeurs des années 1930 vont demander d’enlever prétextant qu’ils font peur au public. De fait quelle différence, dans la mise en scène et le nombre de personnages, entre Fétiche Mascotte et les autres films de la série qui progressivement sous la pression du marché vont se concentrer sur Fétiche et sa compagne dans des décors de plus en plus sobres. Cette série Fétiche tourne à l’échec essentiellement à cause des malversations de son producteur.

Le chef-d’oeuvre de L. Starewitch a été réalisé à cette époque de la fin des années 1920 et au début des années 1930. Si Irène disait préférer Le Lion devenu vieux, L. Starewitch a écrit à propos de son unique long métrage : " Je pense que si je voyais à l’écran mon Roman de Renard, réalisé par un autre, j’ai l’impression que j’aurais abandonné mon travail dans ce domaine. " En effet, quel souffle, quelle vigueur, que d’inventions pour mener à bien cette histoire !

A la fin de la Seconde Guerre mondiale, L. Starewitch dont le dernier film remonte à 1937, Fétiche chez les sirènes, a certainement imaginé qu’il ne tournerait plus. C’est à cette époque qu’il rédige ce texte qu’il intitule Plastique animée dans lequel il décrit la fabrication de ses marionnettes et l’âme qu’il faut leur insuffler pour les animer. Il rédige également des souvenirs dans lesquels il parle de son enfance et du cinéma. Heureusement le hasard de nouvelles rencontres le font retourner dans son studio ; il va réaliser plusieurs films, mais l’un deux, Fleur de fougère, résonne de façon particulière. La structure du conte y est brisée : Jeannot peut faire des voeux que la fleur de fougère exaucera, mais s’il fait profiter quelqu’un d’autre de ses largesses, tout disparaîtra. Jeannot donne de l’argent à ses pauvres parents, l’argent disparaît, mais quand il leur donne un cheval pour travailler la terre moins difficilement le cheval reste et soulage leur peine. C’est un conte très moral qui dénonce l’argent facile, valorise le travail mais qui surtout casse la séparation entre la fiction et la réalité pour le bonheur des laborieux paysans. Un testament ? On voit aussi défiler dans ce film nombre de marionnettes de films précédents comme dans un dernière parade.

Tous ces personnages, toutes les péripéties des scénarios se conjuguent pour dessiner un monde très cohérent dont Ladislas Starewitch, à travers son amour pour la nature et pour le cinéma, est l’inspirateur et le grand ordonnateur. Un monde que le regard et les sentiments d’un enfant, qui est souvent l’intermédiaire entre la réalité et le rêve, rendent harmonieux, paisible, simple et où, malgré les pièges et les rebondissements, tout se finit bien (La Petite Chanteuse des rues et La Reine des papillons) et même si les héros meurent (La Petite Parade, Le Lion devenu vieux) l’amour l’emporte. Quel optimisme de la part de cet homme qui a fuit tous les drames du XXème siècle pour se réfugier à Fontenay et dans le cinéma qui devient son horizon ! Et pour L. Starewitch : " Le cinéma, pouvant fermer l’œil sur la cause pour ne l’ouvrir que sur l’effet, rend visible les rêves de l’imagination."

François Martin.

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